Je m’auto-cite, parce qu’on est jamais mieux servi que par soi-même :
Graoumpfh.
J’ai beau avoir fait des études d’histoire, je ne suis pas attaché au support papier. Pour le moment, j’aime le papier, parce qu’il est le seul à me permettre de glisser plein de marque-pages partout (je déteste corner les pages), parce que je peux le photocopier et souligner des passages (je déteste souligner dans le texte original, c’est mon côté pudique, j’aime la virginité du support papier, son aspect presque muséal). Mais je ne me masturbe pas intellectuellement avec le plaisir que je pourrais tirer d’un contact érotisé avec le papier — parce que le papier des livres de poche, c’est un peu comme les pu*ains bas de gamme, pour filer la métaphore graveleuse, et mon plaisir, je l’ai dans ce qui est écrit sur ce papier, et là oui, je peux peut-être aller jusqu’à l’orgasme.
Donne-moi les liens hypertexte que je réclame depuis des années, à la fois pour naviguer dans un bouquin et entre les bouquins (et qui commencent à arriver, merci les applications iPad dans le genre de Wired), et donne-moi un système d’annotations ouvert et intégré au format ePub, et je fais un autodafé. Les déménagements seront plus faciles — et Farenheit 451 rendu impossible, mais je divague. J’aime la perfection du livre numérique, mais comme toi, il me manque le fait de pouvoir le partager, et d’être certain qu’il ne me sera toujours acquis (ce qu’on appelle la conservabilité dans le jargon).
Dire que nous sommes condamnés au neuf, c’est déjà penser comme certains éditeurs veulent que tu penses : il faut payer pour lire tout livre. Nous ne sommes pas condamner à payer pour lire, et ton Bouvard et Pécuchet, il est sur l’iPad, et je l’ai eu gratuitement. Je suis disposé à payer pour les œuvres qui viennent de sortir, car il faut rétribuer l’auteur (la question du prix que je considère « juste », c’est une autre affaire). Je suis disposé à une offre d’abonnement ou une sorte de licence globale pour les œuvres encore protégées par le droit d’auteur, parce que quand même (la question du fait que l’abonnement est la clef, c’est une autre affaire, mais j’en reparlerai).
Pour ce qui est du domaine public, gratuité. Parce que la littérature devrait être d’utilité publique. Et parce que cette gratuité, en plus de l’ouverture technique (abandon des DRMs, format commun aux spécificités ouvertes), garantit la portabilité et surtout la conservabilité, par la variation infinie des sources d’approvisionnement : c’en est presque fini du monopole des vendeurs de bouquins — y compris d’occasion, ces « arnaqueurs » qui te font croire que tu achètes des bouquins pas cher. Elle fait disparaître la notion de rareté, elle fait disparaître la notion de catalogue, elle fait disparaître la notion même d’édition, pour redonner à l’œuvre elle-même le rôle central. Chaque lecteur pourra être éditeur, si nous arrivons à mener cette révolution, et non pas à la subir comme nous avons subi le passage à la musique en ligne (et non pas numérique : la musique numérique, c’est dès le rouleau de cire, ça fait du 1880, je crois).
J’y vais fort, mais c’est parce que sinon, ce serait embêtant de me lire.
La réponse de la réponse, pour référence ultérieure :
Oh non, relis-moi, je pense que l’éditeur est utile : c’est lui qui trie le bon grain de l’ivraie, qui prend le risque financier pour l’auteur, qui permet la distribution de l’œuvre, et qui assure sa promotion.
Cependant plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’il faudrait qu’il y a une sorte de délai pendant lequel l’éditeur peut toucher les fruits de son travail (et l’auteur, forcément), après lequel l’œuvre ne vit plus que par elle-même — disons le temps que l’œuvre est couverte par le droit d’auteur. Je crois que c’est depuis que Freud est tombé dans le droit public que je me dis qu’il y a parfois de l’abus de la part des éditeurs, qui en ont profité pour sortir plein d’édition sans autre plus-value que l’étiquette, même si certains ont fait quelque chose de très intelligent avec son œuvre, profitant de l’occasion pour dépoussiérer les traductions. Mais la version originale devrait être déposé dans une sorte de pool, où elle serait disponible gratuitement, dans un format ouvert et supporté par tous, téléchargeable et distribuable par tous, et j’en passe.
Libre à toi de payer pour une œuvre éditée (c’est à cet endroit là qu’on devrait pouvoir s’abonner), ou au contraire de préférer la version originale, la première édition, gratuite et considérée comme faisant partie du domaine public, d’intérêt général pour une sorte de culture mondiale — le pool d’œuvres publiques ne pouvant connaître que des ajouts, et jamais aucune suppression, le pool d’œuvres publiques devant être décentralisé et dupliqué sur plusieurs milliers de serveurs, le pool d’œuvres publiques étant comme une bibliothèque géante et globale, à cela près que les œuvres ne pourraient jamais être dégradées par le temps et la bibliothèque détruite (d’où mon truc avec F451 : non seulement tu ne pourras plus brûler de papier, mais la suppression d’un bouquin numérique sera rendue impossible par l’ouverture du fond, sa déconcentration et sa décentralisation).
Je sais pas si tu comprends bien l’idée, il faudrait que j’en fasse un long article chez moi, avec forces diagrammes. Je réfléchis depuis suffisamment longtemps à la question pour être à peu près sûr d’avoir répondu à toutes mes objections personnelles sur un tel sujet, et donc peut-être à plein d’objections. Maintenant, est-ce que ce genre de projet est réalisable, c’est une autre question. Mais si je peux aider, je ne dis pas non.